Il existe dans le sport des moments qui transcendent la compétition, des instants où un résultat individuel prend une dimension collective, presque historique. Le 3 août 2024, sous le ciel de Paris, Zheng Qinwen a vécu l'un de ces moments. En remportant la médaille d'or olympique en simple dames, la jeune Chinoise de vingt et un ans n'a pas seulement ajouté une ligne prestigieuse à son palmarès. Elle est devenue la première joueuse asiatique de l'histoire à décrocher l'or olympique en tennis, inscrivant son nom dans un registre qui dépasse largement les frontières du court.
Pour comprendre ce que Zheng Qinwen représente pour le tennis chinois, il faut remonter une décennie en arrière. En janvier 2014, plus de cent millions de téléspectateurs chinois regardaient Li Na soulever le trophée de l'Open d'Australie. Parmi eux, une fillette de onze ans, originaire de Shiyan dans la province du Hubei, observait l'écran avec des yeux émerveillés. Cette fillette, c'était Qinwen. Elle dira plus tard, avec cette franchise qui la caractérise : « Je l'ai regardée depuis que j'étais petite, alors j'essaie de suivre ses pas. » Les pas de Li Na ont mené jusqu'au sommet du tennis mondial, ont transformé un sport confidentiel en Chine en phénomène de masse, ont inspiré vingt millions de pratiquants selon une étude de la Fédération internationale de tennis. Les pas de Zheng Qinwen semblent suivre une trajectoire au moins aussi ambitieuse.
Née le 8 octobre 2002, Zheng a passé ses premières années entre Shiyan et Chengdu, dans la province du Sichuan, avant de rejoindre Wuhan à l'âge de huit ans pour se consacrer pleinement au tennis. Ce parcours géographique, des villes moyennes chinoises vers un centre de formation reconnu, illustre les sacrifices consentis par sa famille pour nourrir un talent précoce. À onze ans, elle s'entraînait déjà à Pékin sous la direction de Carlos Rodriguez, le même entraîneur argentin qui avait accompagné Li Na vers ses titres du Grand Chelem. Ce n'est pas un hasard, mais le signe d'une ambition familiale et personnelle qui ne s'est jamais démentie.
Le passage au professionnalisme s'est effectué avec une rapidité remarquable. Zheng a gravi les échelons des tournois ITF avant de s'imposer sur le circuit WTA avec une maturité surprenante pour son âge. La saison 2022 lui a valu le titre de Révélation de l'année décerné par la WTA, une distinction qui validait des performances déjà impressionnantes face à des joueuses bien plus expérimentées. L'année suivante, en 2023, elle a franchi un cap décisif en remportant ses deux premiers titres WTA, d'abord à Palerme en battant Jasmine Paolini en finale, puis à Zhengzhou face à Barbora Krejcikova. Le titre de Joueuse la plus en progression de l'année 2023 est venu confirmer que la trajectoire n'avait rien de fortuit.
Mais c'est la saison 2024 qui a véritablement propulsé Zheng Qinwen dans une autre dimension. L'Open d'Australie a été le premier acte de cette année extraordinaire. La jeune Chinoise a traversé le tableau avec une autorité croissante, éliminant des joueuses de premier plan pour atteindre sa première finale de Grand Chelem. Face à Aryna Sabalenka, la numéro un mondiale et tenante du titre, Zheng s'est inclinée 6-3, 6-2 dans un match où la puissance et l'expérience de la Biélorusse ont fait la différence. Cette défaite, loin d'être un échec, a révélé au monde entier le potentiel immense d'une joueuse de vingt et un ans capable de se hisser en finale d'un Grand Chelem.
La suite de la saison 2024 a transformé la promesse en réalité. Zheng a enchaîné les performances remarquables, remportant trois titres WTA supplémentaires, dont le prestigieux Pan Pacific Open à Tokyo et une deuxième couronne consécutive à Palerme. Sa régularité au plus haut niveau lui a ouvert les portes des WTA Finals à Riyad, où elle a atteint la finale avant de s'incliner face à Coco Gauff. Mais le sommet absolu de cette saison, le moment qui restera gravé dans l'histoire du sport chinois et du tennis mondial, s'est joué sur la terre battue de Roland-Garros reconvertie en site olympique.
Aux Jeux de Paris, Zheng a affiché un niveau de jeu exceptionnel doublé d'une solidité mentale remarquable. Son parcours l'a menée face à Sara Errani, Arantxa Rus, Emma Navarro et la redoutable Angelique Kerber, avant un quart de finale mémorable contre Iga Swiatek, la numéro un mondiale et reine incontestée de la terre battue parisienne. La victoire face à la Polonaise a été l'un des résultats les plus retentissants de la saison, une démonstration de courage et de talent qui a sidéré les observateurs. En finale, face à la Croate Donna Vekic, Zheng a complété l'exploit en décrochant la médaille d'or, provoquant des scènes de liesse en Chine où des millions de téléspectateurs suivaient l'événement en direct.
La signification culturelle de cette victoire olympique est considérable. Avant Li Na, le tennis était pratiquement invisible dans le paysage sportif chinois, dominé par le basketball, le football, le tennis de table et le badminton. Li Na avait ouvert une brèche en remportant Roland-Garros en 2011 puis l'Open d'Australie en 2014. L'engouement populaire avait été spectaculaire, la Chine devenant en quelques années l'un des plus grands viviers de pratiquants au monde. Mais après la retraite de Li Na, le tennis chinois manquait d'une figure de proue capable de maintenir cette flamme. Zheng Qinwen n'a pas seulement repris le flambeau. En décrochant l'or olympique, un titre que Li Na n'avait jamais obtenu, elle a écrit un chapitre inédit de cette histoire.
Sur le plan du jeu, Zheng Qinwen est un phénomène physique. Du haut de son mètre soixante-dix-huit et de ses soixante-dix kilos, elle possède un gabarit athlétique qui lui permet de générer une puissance de frappe exceptionnelle. Son coup droit est l'arme centrale de son arsenal. Les données du Match Charting Project révèlent qu'elle produit davantage de coups gagnants et provoque plus de fautes forcées avec son coup droit que la moyenne des joueuses du circuit, la plaçant dans le top dix des frappeuses les plus efficaces en activité. Ce coup droit, exécuté avec un transfert de poids complet et un accompagnement long du bras, génère des vitesses de balle qui repoussent les adversaires loin derrière la ligne de fond.
Le revers, longtemps considéré comme un point neutre de son jeu, a connu une transformation spectaculaire au cours de la saison 2024. Les statistiques montrent que l'efficacité de son revers a été multipliée par cinq entre le début de l'année et la fin de la saison. Cette progression, fruit d'un travail acharné avec son entraîneur Pere Riba, l'ancien joueur professionnel espagnol qui l'accompagne depuis 2021, a considérablement élargi son registre tactique. Zheng n'est plus cette joueuse qui comptait exclusivement sur son coup droit pour faire la différence. Son revers est devenu une arme à part entière, capable de produire des angles aigus et des frappes gagnantes dans les moments décisifs.
Le service constitue un autre secteur en pleine évolution. Zheng possède la puissance physique nécessaire pour frapper des premières balles redoutables, mais la régularité et le placement de sa mise en jeu font encore l'objet d'ajustements constants. C'est un chantier permanent qui, une fois achevé, pourrait faire d'elle une joueuse quasiment complète. Son jeu de jambes, remarquable pour une joueuse de sa stature, lui permet de couvrir le court avec une aisance qui surprend souvent les adversaires habituées à voir les joueuses de grande taille manquer de mobilité latérale.
L'agressivité est le fil conducteur de son tennis. Zheng joue pour avancer, pour prendre le temps à l'adversaire, pour imposer son rythme dès les premiers échanges. Sur surface dure, sa surface de prédilection, cette approche est dévastatrice. Mais l'une des évolutions les plus prometteuses de son jeu récent concerne son adaptabilité aux autres surfaces. Sa victoire olympique sur terre battue et ses progrès sur gazon en 2025, avec notamment une demi-finale au tournoi de Queen's qui lui a valu un nouveau meilleur classement en carrière à la quatrième place mondiale en juin, témoignent d'une polyvalence en construction.
La saison 2025 a toutefois illustré les défis qui accompagnent une ascension aussi rapide. Le début d'année a été difficile, avec une élimination précoce au deuxième tour de l'Open d'Australie face à Laura Siegemund et une défaite d'entrée à Dubaï contre Peyton Stearns. Ces résultats décevants rappelaient que la régularité au plus haut niveau reste le défi le plus exigeant du tennis professionnel. Mais Zheng a montré son caractère à Indian Wells, où elle a enchaîné des victoires convaincantes face à Victoria Azarenka, Lulu Sun et Marta Kostyuk avant de céder en quarts de finale face à Iga Swiatek.
La suite du printemps et de l'été a apporté des résultats encourageants, avec des demi-finales à Rome et à Londres et un parcours jusqu'en quarts de finale à Roland-Garros. Cette constance retrouvée sur différentes surfaces confirmait les progrès de son jeu. Malheureusement, une blessure au coude a nécessité une intervention chirurgicale en juillet, interrompant brutalement une saison qui prenait une tournure très prometteuse. Ce type de revers physique fait partie de la réalité du tennis professionnel, en particulier pour une joueuse dont le style de jeu repose sur une sollicitation intense du bras et de l'épaule.
La relation entre Zheng et son entraîneur Pere Riba mérite d'être soulignée. L'Espagnol, né en 1988 à Barcelone, a vu sa propre carrière de joueur professionnel brisée par les blessures et un accident de voiture. Reconverti dans le coaching, il a trouvé en Zheng une joueuse dont l'ambition et la capacité de travail correspondent parfaitement à sa philosophie exigeante. Leur collaboration, entamée en 2021, brièvement interrompue puis reprise fin 2023, a produit les résultats les plus spectaculaires de la carrière de Zheng. Riba connaît les exigences du plus haut niveau et sait ce qu'il faut pour battre les meilleures. Son expérience en tant qu'ancien compétiteur apporte à Zheng une perspective que seuls ceux qui ont vécu la pression du circuit peuvent offrir.
À vingt-trois ans, Zheng Qinwen se trouve à un moment charnière de sa carrière. Les fondations sont posées. Une finale de Grand Chelem, un titre olympique historique, cinq titres WTA, un passage par le top 5 mondial. La question n'est plus de savoir si elle peut rivaliser avec les meilleures du monde. Elle l'a déjà prouvé. La question est de savoir jusqu'où elle peut aller. Le premier titre du Grand Chelem, objectif naturel pour une joueuse de son calibre, semble une question de temps plutôt que de possibilité. Sa puissance de frappe, son athlétisme, sa solidité mentale forgée dans les plus grandes arènes du tennis mondial, tout indique qu'elle possède les outils nécessaires pour franchir cette dernière marche.
Pour le tennis chinois, et plus largement pour le tennis asiatique, Zheng Qinwen représente bien davantage qu'une joueuse talentueuse. Elle est la preuve vivante que l'héritage de Li Na n'était pas un phénomène isolé, mais le début d'un mouvement durable. Là où Li Na avait ouvert la porte, Zheng Qinwen l'a franchie en grand, avec une médaille d'or olympique autour du cou et l'ambition affichée de conquérir les plus grands titres du tennis mondial. L'histoire de cette jeune femme née à Shiyan, formée à Wuhan et Pékin, couronnée à Paris, est loin d'être terminée. Les prochaines pages promettent d'être au moins aussi passionnantes que celles déjà écrites.



