Il n'y a qu'un seul endroit sur la planète tennis où l'herbe verdoie avec autant de signification que les courts du All England Club. Chaque année, le mois de juillet transforme Church Road en théâtre d'une intensité particulière, et l'édition 2025 de Wimbledon s'annonce comme l'une des plus riches en enjeux de la décennie. Au cœur du débat, une question que l'histoire du tennis a rarement posée : Carlos Alcaraz peut-il devenir le cinquième joueur de l'ère Open à s'emparer de trois titres consécutifs à SW19, rejoignant ainsi l'élite absolue formée par Björn Borg, Pete Sampras, Roger Federer et Novak Djokovic ?
La réponse ne viendra pas seule. Jannik Sinner, numéro un mondial incontesté et double vainqueur en Grand Chelem, arrive sur le gazon anglais avec une ambition dévorante et un jeu qui a prouvé, à plusieurs reprises, qu'il pouvait neutraliser le génie ibérique. Djokovic, lui, chasse un huitième titre à Wimbledon qui l'isolerait définitivement de Roger Federer dans les annales du tournoi. Le décor est planté. Le scénario s'écrit sous nos yeux.
Alcaraz : la machine à conquérir l'herbe
Depuis 2023, Carlos Alcaraz entretient avec le gazon de Wimbledon une relation qui tient autant de la maîtrise que de la révélation. Son premier titre à l'âge de vingt ans, arraché à Djokovic au terme d'un match légendaire en cinq sets, avait stupéfié le monde du tennis. Sa confirmation en 2024, cette fois en trois sets dominateurs contre le même adversaire, avait convaincu les plus sceptiques : Alcaraz n'est pas un champion par accident sur gazon, il est un prédateur naturel de cette surface.
L'Espagnol aborde l'édition 2025 avec une dynamique qui force le respect. Sa victoire au Queen's Club quinze jours avant Wimbledon, où il a écarté Jiri Lehecka en finale sur le score de 7-5, 6-7, 6-2, lui a permis d'allonger sa série de victoires consécutives à dix-huit matchs, la plus longue de sa carrière à ce stade. C'est un Alcaraz en pleine possession de ses moyens qui débarque à SW19, ayant accumulé son quatrième titre sur gazon en carrière, rejoignant au passage Rafael Nadal et Feliciano Lopez dans l'histoire des Espagnols les plus titrés sur cette surface dans l'ère Open.
Ce qui fait d'Alcaraz un candidat particulièrement redoutable sur herbe, c'est l'adéquation quasi parfaite entre son profil de jeu et les exigences de cette surface. Son service frappé à plat et son slice de revers dévastateur, deux coups qui prennent une dimension supplémentaire sur un rebond bas, lui permettent de dicter les échanges dès les premières frappes. Sa couverture de terrain, exceptionnelle pour quelqu'un de son gabarit, lui permet de défendre avec une régularité que la plupart des attaquants sur gazon ne possèdent pas. Il est, à bien des égards, le joueur le mieux armé de sa génération pour dominer sur cette surface.
Sinner : la revanche d'un numéro un mondial
arrive à avec un statut paradoxal. Numéro un mondial depuis plusieurs mois, vainqueur de l'Open d'Australie et de Roland-Garros en 2025, l'Italien est objectivement le meilleur joueur du monde sur le circuit. Pourtant, son bilan sur gazon reste en retrait par rapport à ses performances sur dur et sur terre battue. Sa défaite au deuxième tour de Halle face à Alexander Bublik, 3-6, 6-3, 6-4, a illustré les limites qui subsistent dans son jeu lorsque la balle rebondit bas et vite.
Bublik a frappé trente-six coups gagnants, dont quinze aces, pour submerger le numéro un mondial. C'est précisément ce type d'adversaire, unpredictable, capable de couvrir la surface de balles amorties et de services déviants, qui peut déstabiliser Sinner sur gazon, là où son retour de fond de court dominateur perd une partie de son efficacité. Il s'agissait de sa première défaite face à un joueur classé hors du top 20 depuis mi-2023, un signal que son adaptation au gazon, bien que réelle, n'est pas encore totale.
Mais il serait réducteur de s'arrêter à ce revers. Sinner a répondu à chaque doute de sa carrière avec une constance déconcertante. Ses caractéristiques physiques et mentales, une endurance de fond exceptionnelle, un service puissant et précis, un retour de revers à plat dévastateur, fonctionnent sur gazon, même si c'est une surface qui lui demande davantage d'adaptation que les autres. Son jeu de pied s'est amélioré sur l'herbe au fil des saisons, et son staff a travaillé spécifiquement sur les transitions rapides que cette surface impose.
Il figure parmi les tout premiers pretendants au titre, derriere le grand favori du tournoi. C'est la cote d'un joueur qui n'est pas le grand favori mais qui reste, objectivement, l'un des deux ou trois seuls tennismen capables de battre Alcaraz dans un match en cinq sets.
Djokovic : la quête du huitième sacre
Il y a quelque chose de presque surréaliste dans la trajectoire de à . Vingt-deux titres du Grand Chelem, sept couronnes à SW19, et à 38 ans révolus au moment du tournoi, le Serbe arrive à Londres avec l'ambition intacte d'égaler Roger Federer et ses huit titres dans le temple de l'herbe. C'est une chasse au record qui dépasse le simple cadre sportif pour toucher à quelque chose de plus profond : la volonté d'un homme de repousser les limites de ce que l'âge permet.
Djokovic occupe désormais le sixième rang mondial, une position qui, pour n'importe quel autre joueur, serait le signe d'une carrière au sommet. Mais pour un joueur de sa stature, ce classement reflète aussi la réalité d'un corps qui doit gérer les séquelles de nombreuses années de compétition au plus haut niveau. Ses performances récentes sur dur ont été solides, mais le gazon de impose des contraintes physiques, les appuis glissants, les changements de direction abruptes, qui sollicitent des zones de son corps déjà fragilisées.
Le véritable atout de Djokovic réside dans sa capacité à monter en puissance au fil du tournoi. Contrairement à d'autres joueurs qui s'épuisent dans les grands tableaux, le Serbe a toujours su gérer son énergie sur la durée. Sa connaissance encyclopédique des courts de , acquise au fil de sept titres et de vingt-cinq participations, constitue un avantage compétitif difficile à quantifier mais réel. Sur le Centre Court, dans les moments cruciaux, sa présence mentale reste sans équivalent dans le circuit.
Les donnees le placent comme un pretendant serieux, sans figurer parmi les tout premiers favoris. Une probabilité qui semble juste : non négligeable pour un ancien champion, mais qui reflète honnêtement les réalités de l'âge et de la concurrence.
Le tableau : un dessin qui favorise Alcaraz
L'analyse du tableau est déterminante pour comprendre les chances respectives des trois grands favoris. hérite de la partie basse du tableau, une position qui lui permet d'éviter Sinner avant une éventuelle finale. Il commence face à Fabio Fognini, un adversaire bien en deçà de son niveau actuel, et son chemin jusqu'en demi-finale s'annonce relativement dégagé comparé à ce qu'affronte son principal rival.
, de son côté, se retrouve dans le même quart de tableau que , une configuration qui s'annonce comme l'un des chocs les plus attendus du tournoi dès les demi-finales. Si les deux joueurs progressent comme attendu, leur rencontre constituera une affiche de premier plan : Sinner à la recherche de son premier titre à , Djokovic en quête d'un huitième sacre record. Le vainqueur de ce duel héritera d'un défi supplémentaire dans la finale : affronter Alcaraz reposé et en pleine confiance.
Cette configuration du tableau représente une fenêtre d'opportunité évidente pour le champion en titre espagnol. Pendant que ses deux principaux adversaires s'usent potentiellement l'un l'autre dans une demi-finale de cinq sets, Alcaraz peut préserver ses ressources physiques pour le choc final.
Les outsiders à surveiller : Zverev, Medvedev, Fritz et Draper
Au-delà du trio de tête, plusieurs joueurs méritent une attention particulière. , après une saison 2025 de très haut niveau sur toutes les surfaces, tente de confirmer sa progression sur gazon. Son jeu de service dominant et ses accélérations de revers font de lui un adversaire dangereux, mais ses antécédents à restent en deçà de son niveau global sur le circuit.
, finaliste malheureux à Halle, battu en finale par Bublik, arrive avec une forme récente correcte mais avec les interrogations habituelles sur sa capacité à s'adapter pleinement au gazon. Son style de jeu, fondé sur la régularité et la construction des points depuis le fond, peut souffrir face aux attaquants qui abrègent les échanges.
, solide représentant américain, et Jack Draper, espoir britannique attendu comme quatrième tête de série sur ses courts préférés, complètent ce tableau des potentiels fauteurs de troubles. Draper en particulier joue devant son public, ce qui constitue à la fois une force et une pression supplémentaire dans l'enceinte de SW19.
Le vrai enjeu : Alcaraz peut-il vraiment réaliser le triplé ?
La question mérite d'être posée avec toute la franchise que le tennis de haut niveau exige. Alcaraz est le favori. Ses récents résultats sur gazon, sa forme au Queen's Club, son adéquation avec la surface, ses deux titres consécutifs à : tous les indicateurs pointent dans la même direction. Il dispose d'une avance structurelle dans le tableau. Son niveau de jeu en juin 2025 est celui d'un champion au sommet de sa puissance.
Mais Sinner n'est pas là pour faire de la figuration. Sa déroute à Halle n'est pas le signe d'un effondrement généralisé, c'est la conséquence d'une rencontre difficile contre un joueur spécialiste du gazon dans une grande journée. Le numéro un mondial a la capacité de monter en régime au fil du tournoi, et une finale Alcaraz-Sinner, si elle se concrétise, s'annonce comme l'un des matchs les plus exigeants de la saison.
2025 s'ouvre sur une certitude : on va assister à du grand tennis, porté par trois générations de champions aux ambitions divergentes. Alcaraz court après une place dans l'histoire. Sinner veut prouver que sa domination sur le circuit est désormais globale, toutes surfaces confondues. Djokovic refuse de laisser son nom s'effacer des tablettes. Dans ce contexte, l'herbe de Church Road n'a jamais semblé aussi précieuse.


