Il y a dans le tennis des joueurs qui marquent leur époque par la puissance brute, par un service dévastateur ou par une présence physique qui écrase l'adversaire avant même le premier échange. Et puis il y a David Goffin. Un mètre quatre-vingts, soixante-dix kilos, un physique qui n'impressionne personne dans les vestiaires d'un circuit dominé par des athlètes sculptés pour la guerre. Pourtant, pendant plus d'une décennie, le Liégeois a tenu tête aux meilleurs joueurs de la planète avec une élégance et une intelligence de jeu qui ont fait de lui bien plus qu'un outsider sympathique. Goffin est devenu le porte-drapeau du tennis masculin belge, le premier et toujours unique représentant de son pays dans le top 10 mondial, un homme qui a prouvé que la finesse pouvait rivaliser avec la force.
Né le 7 décembre 1990 à Rocourt, dans la banlieue de Liège, David a grandi dans une famille où le tennis coulait naturellement. Son père Michel est entraîneur professionnel au club de Barchon, sa mère Françoise pratiquait le sport en amateur, et son frère aîné Simon a lui aussi embrassé une carrière dans le coaching tennistique. Le petit David a pris sa première raquette très tôt, guidé par un père qui connaissait intimement les exigences du haut niveau sans jamais l'avoir atteint lui-même. Cette transmission familiale, empreinte de passion mais aussi de lucidité sur la dureté du parcours, a forgé un compétiteur patient, méthodique, capable de construire sa progression sans brûler les étapes.
Le monde du tennis a découvert Goffin de la plus romanesque des manières. Roland-Garros, 2012. Le jeune Belge de vingt et un ans, classé 109e mondial, n'a même pas réussi à se qualifier pour le tableau principal. Il est repêché comme lucky loser après le forfait de Gaël Monfils, un cadeau du destin qui va se transformer en conte de fées sportif. Au premier tour, il bat le 27e mondial Radek Štěpánek en cinq sets. Au deuxième, il écarte le vétéran français Arnaud Clément, également en cinq manches. Au troisième, il domine Łukasz Kubot et devient le premier lucky loser à atteindre les huitièmes de finale d'un Grand Chelem depuis son compatriote Dick Norman à Wimbledon en 1995. Son parcours s'arrête face à Roger Federer, troisième mondial et futur finaliste du tournoi, mais pas sans avoir remporté le premier set et reçu une ovation debout du Court Philippe-Chatrier. Ce jour-là, un nom s'est inscrit dans la mémoire collective du tennis francophone. Ce jour-là, David Goffin est devenu quelqu'un.
La suite n'a pas été un sprint mais une ascension patiente et méritoire. Les premières années sur le circuit principal ont été celles de l'apprentissage, des premières victoires significatives entrecoupées de défaites formatrices. La saison 2014 a apporté les deux premiers titres ATP, à Metz sur surface dure intérieure puis à Kitzbühel sur terre battue, démontrant une polyvalence de surface qui allait devenir l'une de ses forces. Goffin n'était pas un spécialiste. Il était un joueur complet, capable de s'adapter à n'importe quel environnement avec cette intelligence tactique qui compensait largement ce que la nature ne lui avait pas donné en centimètres et en kilos.
C'est la saison 2017 qui a propulsé Goffin dans une autre dimension. Deux titres supplémentaires à Shenzhen et Tokyo, ce dernier étant un ATP 500 qui l'a ramené dans le top 10 mondial. Un quart de finale à l'Open d'Australie au début de l'année, confirmant sa capacité à performer dans les plus grands rendez-vous. Puis est venue la consécration suprême de cette année magique, celle qui restera gravée comme le sommet absolu de sa carrière : les ATP Finals de Londres.
Qualifié pour le Masters de fin de saison pour la première fois, Goffin n'était pas favori parmi les huit meilleurs joueurs du monde réunis à l'O2 Arena. Ce qui s'est passé ensuite a stupéfié le monde du tennis. En phase de groupes, le Belge a battu Rafael Nadal, numéro un mondial, devenant l'un des très rares joueurs à infliger une défaite au Majorquin dans ce tournoi d'élite. En demi-finale, il a terrassé Roger Federer 2-6, 6-3, 6-4 dans un match où, mené un set et un break, il a produit un tennis d'une pureté saisissante pour renverser le Suisse. Goffin devenait ainsi le cinquième joueur de l'histoire à battre Nadal et Federer dans le même tournoi. La finale face à Grigor Dimitrov, perdue 7-5, 4-6, 6-3 après un combat intense, n'a pas terni l'exploit. Septième mondial au classement ATP, finaliste du tournoi le plus prestigieux hors Grand Chelem, David Goffin avait atteint une altitude que personne en Belgique n'avait jamais approchée dans le tennis masculin.
Mais avant même cette apothéose londonienne, Goffin avait déjà écrit certaines des plus belles pages du tennis belge en Coupe Davis. La compétition par équipes a révélé une facette du Liégeois que les statistiques individuelles ne capturent pas toujours : celle d'un guerrier capable de transcender son niveau quand il porte les couleurs de son pays. En 2015, Goffin a été le moteur de la qualification surprise de la Belgique pour la finale, remportant tous ses matchs de simple au fil des tours. En finale face à la Grande-Bretagne d'Andy Murray, il a gagné son premier simple contre Kyle Edmund avant de livrer une bataille de près de trois heures contre Murray lui-même, perdant avec les honneurs face au numéro deux mondial de l'époque.
Deux ans plus tard, rebelote. La Belgique atteint à nouveau la finale de Coupe Davis, cette fois face à la France à Lille. Goffin, alors septième mondial, a été impérial. Six victoires en six matchs de simple dans la compétition, dont deux en finale. Sa démonstration face à Lucas Pouille, 7-5, 6-3, 6-1, reste un modèle de tennis offensif intelligent, chaque coup placé avec une précision de chirurgien. Malgré les exploits individuels de leur leader, les Belges ont perdu cette deuxième finale 3-2, victimes d'un manque de profondeur collective qui rendait les performances de Goffin encore plus héroïques. Porter une nation sur ses épaules dans un sport individuel, se surpasser pour le maillot quand le talent brut du groupe ne suffit pas, voilà ce que Goffin a accompli en Coupe Davis, et c'est peut-être là que réside la partie la plus admirable de son héritage.
Le style de jeu de David Goffin mérite qu'on s'y attarde parce qu'il raconte l'histoire d'un homme qui a transformé ses limitations apparentes en atouts. Son revers à deux mains est unanimement reconnu comme l'un des plus beaux du circuit. Le revers long de ligne, frappé à plat ou avec un léger lift, est son coup signature, celui qui fait basculer les échanges et laisse les adversaires pantois devant la précision de l'exécution. Mais la vraie force de ce revers réside dans sa versatilité. Goffin peut envoyer un revers lourd lifté qui repousse l'adversaire derrière sa ligne de fond, puis enchaîner avec une frappe à plat prise tôt qui traverse le court comme un laser. Cette capacité à varier les trajectoires, les vitesses et les effets sur le même coup déstabilise les retourneurs les mieux préparés.
Son coup droit, moins spectaculaire mais redoutablement efficace, complète un jeu de fond de court construit autour de la régularité et du placement. Goffin ne cherche pas à écraser la balle. Il cherche à la placer là où l'adversaire ne l'attend pas, à construire le point avec patience avant de trouver l'ouverture décisive. Son déplacement sur le court est exemplaire, fruit d'une condition physique travaillée avec un soin maniaque pour compenser un gabarit qui ne pardonne pas la moindre approximation. Là où un joueur de 190 centimètres peut se permettre un pas de retard, Goffin doit être parfaitement positionné à chaque frappe. Cette exigence permanente a fait de lui l'un des joueurs les plus agréables à regarder du circuit, un artisan du tennis dont chaque point est une petite leçon de tactique.
Les années qui ont suivi le pic de 2017 ont été marquées par des hauts et des bas que connaissent tous les joueurs qui vivent longtemps au plus haut niveau. Des blessures récurrentes, notamment aux yeux après un accident à l'entraînement en 2018 quand il a reçu une balle de Gaël Monfils en plein visage lors du Masters de Monte-Carlo, ont ralenti sa progression. Malgré ces épreuves, Goffin a continué à produire des résultats remarquables. Un quart de finale à Wimbledon en 2019, un cinquième titre ATP à Montpellier en 2021, puis un sixième et dernier à Marrakech en 2022 sur la terre battue qu'il affectionne. La victoire contre Carlos Alcaraz, alors numéro un mondial, au tournoi d'Astana en 2022, restera comme l'une de ces performances qui prouvent que le talent et l'expérience peuvent déjouer la jeunesse et la puissance quand les circonstances s'y prêtent. Septième-cinquième, six-trois, face au meilleur joueur du monde. À trente et un ans, classé 66e mondial, Goffin rappelait au monde entier que le tennis n'est pas qu'une question de physique.
La saison 2023 a marqué un tournant douloureux. Les blessures se sont accumulées, une maladie à l'Open d'Australie, un genou qui ne répondait plus comme avant, et le classement a dégringolé sous la barre des 100 pour la première fois en dix ans. Goffin a terminé l'année au 107e rang mondial, contraint de jouer sur le circuit Challenger, un cran en dessous du circuit principal, pour retrouver des points et de la confiance. Pour un ancien top 10, l'expérience est humiliante. Les salles sont plus petites, les prix plus modestes, les voyages plus ingrats. Mais Goffin n'est pas homme à baisser les bras.
La saison 2024 a été celle de la reconstruction. Il a dû passer par les qualifications de l'Open d'Australie, un exercice auquel un joueur de son calibre n'aurait jamais pensé devoir se soumettre quelques années plus tôt. Il s'est qualifié en battant Gabriel Diallo au dernier tour, rappelant que le feu brûlait toujours à l'intérieur. La remontée au classement a été progressive, jalonnée de victoires encourageantes et de rappels cruels que le corps d'un trentenaire ne récupère plus comme celui d'un gamin de vingt ans.
Puis 2025 a offert un dernier éclat de brillance. Au tournoi d'Acapulco, Goffin a battu le cinquième favori Ben Shelton pour atteindre les quarts de finale. Au Masters de Miami, il a signé l'exploit de la saison en renversant Carlos Alcaraz, deuxième mondial, 5-7, 6-4, 6-3 après avoir perdu le premier set. Dix-sept points gagnés sur vingt-quatre au filet, un tennis d'attaque inspiré qui a forcé le prodige espagnol à commettre quarante-trois fautes directes. À trente-quatre ans, Goffin prouvait une dernière fois qu'il était capable de battre n'importe qui, n'importe quand, sur n'importe quelle surface.
Le 27 mars 2026, David Goffin a annoncé dans une vidéo publiée sur Instagram que la saison en cours serait la dernière de sa carrière. « Certaines décisions restent longtemps en vous. J'ai tout donné pour ce sport, et le tennis m'a donné plus que je n'aurais jamais osé imaginer. C'est pourquoi c'est l'une des décisions les plus difficiles de ma vie. » Le genou qui l'a trahi la saison précédente, l'usure de dix-sept années sur le circuit international, la fatigue mentale et physique des voyages incessants, des décalages horaires, des surfaces différentes qui exigent une adaptation permanente. Tout cela a pesé dans la balance. À trente-cinq ans, le corps dit stop, même quand la tête voudrait continuer.
Ce que David Goffin laisse au tennis belge est inestimable. Il est le premier et le seul homme de son pays à avoir intégré le top 10 mondial. Six titres ATP, quatre quarts de finale en Grand Chelem dont deux à Wimbledon, une finale aux ATP Finals, deux finales de Coupe Davis, vingt et une victoires contre des joueurs du top 10, un bilan de 357 victoires pour 275 défaites sur le circuit principal. Les chiffres sont éloquents mais ils ne disent pas tout. Ils ne disent pas l'élégance du geste, la pureté du revers long de ligne, la manière dont un joueur de taille moyenne a refusé de se laisser intimider par des adversaires qui le dominaient physiquement.
Goffin a inspiré une génération de jeunes joueurs belges en leur montrant qu'il n'était pas nécessaire de mesurer un mètre quatre-vingt-dix pour exister au plus haut niveau. Zizou Bergs, qui a émergé ces dernières années comme le successeur naturel du Liégeois dans le tennis belge masculin, a souvent cité Goffin comme une influence majeure dans son parcours. L'héritage se transmet aussi dans les clubs, dans les écoles de tennis de Wallonie et de Flandre, où le nom de Goffin est synonyme de persévérance et de talent.
Il y a quelque chose de profondément émouvant dans la carrière de David Goffin. Pas de titre du Grand Chelem, pas de numéro un mondial, pas de cette gloire absolue qui transforme un sportif en légende universelle. Mais une carrière d'une richesse et d'une constance qui forcent le respect, construite coup après coup, match après match, avec une détermination silencieuse qui est peut-être la plus belle forme de courage sportif. Le tennis mondial perd un artiste. La Belgique perd son champion. Mais le souvenir de ce revers long de ligne, de cette demi-finale aux ATP Finals où il a fait plier Federer, de ces soirées de Coupe Davis où un petit pays a rêvé en grand grâce à un seul homme, tout cela restera bien après que la dernière balle aura été frappée.



