Il y a des trajectoires dans le sport qui dépassent le simple cadre de la performance. Celle de Cori "Coco" Gauff appartient à cette catégorie, celle des destins qui captivent bien au-delà des courts de tennis, qui résonnent dans la culture populaire et qui portent sur leurs épaules les espoirs de toute une nation tennistique. À seulement vingt et un ans, l'Américaine née à Delray Beach en Floride le 13 mars 2004 s'est déjà imposée comme l'une des figures dominantes du circuit WTA, avec deux titres du Grand Chelem, onze trophées en simple et un classement mondial qui ne descend plus en dessous du top 5.
L'histoire de Coco Gauff commence bien avant son premier coup droit professionnel. Fille de Corey Gauff, ancien basketteur universitaire à Georgia State, et de Candi Odom, athlète de piste à Florida State, elle grandit dans un environnement où l'excellence sportive n'est pas un objectif lointain mais une réalité quotidienne. La famille déménage à Delray Beach quand Coco a sept ans, pour se rapprocher des académies de tennis de Floride. L'enfant qui idolâtre Serena et Venus Williams frappe ses premières balles avec une détermination qui surprend même ses parents. À treize ans, elle devient la plus jeune finaliste de l'histoire des juniors filles de l'US Open. À quatorze ans, elle remporte Roland-Garros juniors, l'un des parcours les plus précoces jamais enregistrés dans le tennis féminin.
Mais c'est le 1er juillet 2019 que le monde entier découvre Coco Gauff. Ce jour-là, sur le gazon sacré de Wimbledon, une gamine de quinze ans et trois mois qui vient tout juste de se qualifier pour le tableau principal affronte Venus Williams, quintuple championne du tournoi et légende vivante du sport. Le score est sans appel : 6-4, 6-4. La plus jeune qualifiée de l'ère Open à Wimbledon vient de terrasser l'une de ses idoles d'enfance. Les larmes de joie, le sourire incrédule, l'émotion brute de cette adolescente sur le Centre Court restent parmi les images les plus puissantes du tennis moderne. Elle poursuivra son parcours jusqu'au quatrième tour avant de s'incliner face à la future championne Simona Halep, mais le message est passé : une étoile est née.
Les années qui suivent sont celles de l'apprentissage au plus haut niveau. Gauff accumule les expériences, encaisse les défaites formatrices, apprend à gérer la pression médiatique qui accompagne le statut de prodige. Son jeu évolue constamment. L'athlétisme hors norme hérité de ses parents se combine avec une intelligence tactique croissante. Son coup droit gagne en puissance, son revers à deux mains développe une régularité redoutable, et surtout, elle possède un retour de service parmi les meilleurs du circuit, capable de neutraliser les serveuses les plus puissantes.
L'été 2023 marque le tournant décisif. Sous la houlette de Brad Gilbert, l'homme qui avait guidé Andre Agassi vers six de ses huit titres majeurs, Gauff enchaîne Washington, Cincinnati puis l'US Open. À Flushing Meadows, elle domine le tableau avec une autorité qui laisse peu de doutes sur sa maturité nouvelle. Elle devient à dix-neuf ans la plus jeune Américaine à remporter un titre du Grand Chelem depuis Serena Williams en 1999. Le parallèle avec son idole n'est plus une simple comparaison médiatique, il s'inscrit désormais dans les livres de records.
La saison 2024 confirme son statut de joueuse d'élite mondiale. Elle remporte le WTA Finals, le tournoi des maîtresses qui réunit les huit meilleures joueuses de la planète. En double, associée à Kateřina Siniaková, elle s'adjuge Roland-Garros et atteint la première place mondiale dans cette discipline. Mais la relation avec Brad Gilbert se détériore. Le quatrième tour perdu à Wimbledon contre Emma Navarro révèle des fissures dans la communication entre la joueuse et son entraîneur. Après une défense de titre décevante à l'US Open, les deux parties se séparent en septembre 2024. Gauff recrute alors Matt Daly pour prendre les rênes de son développement technique et stratégique.
C'est avec ce nouveau cadre que Coco Gauff aborde la saison 2025, et quelle saison. Le bilan chiffré parle de lui-même : 48 victoires pour 16 défaites, deux titres dont un deuxième Grand Chelem, quatre finales, et une place constante dans le top 3 mondial.
L'année démarre fort avec la United Cup en janvier, où Gauff mène l'équipe américaine au titre en battant notamment Iga Świątek, numéro deux mondiale, en finale par équipes. Neuf victoires consécutives en Australie lancent sa saison sur des bases solides, même si le parcours à l'Open d'Australie se termine en quart de finale face à Paula Badosa, 7-5, 6-4.
Mais c'est sur terre battue que Gauff révèle sa dimension nouvelle en 2025. Son bilan de 18 victoires pour 3 défaites sur l'ocre raconte une histoire de domination croissante sur une surface qui ne lui était pas naturellement favorable. À Madrid, elle atteint sa première finale dans le tournoi avant de s'incliner face à Aryna Sabalenka, numéro un mondiale. À Rome, même scénario en finale, cette fois face à Jasmine Paolini sur ses terres. Ces deux finales ne sont pas des échecs mais des promesses, et Paris va les tenir.
Le 7 juin 2025, sur le court Philippe-Chatrier bondé, Coco Gauff affronte de nouveau Aryna Sabalenka, cette fois pour le titre le plus prestigieux de la terre battue mondiale. La Biélorusse s'empare de la première manche au tie-break, 7-5, dans un premier set de 78 minutes d'une intensité suffocante. Pour beaucoup de joueuses, perdre cette manche si disputée après avoir eu des balles de set aurait constitué un coup fatal. Pas pour Gauff. La deuxième manche est une démonstration de résilience et d'agressivité maîtrisée : double break d'avance à 4-1, puis un 6-2 qui remet les compteurs à zéro. La troisième manche est un combat de chaque instant, Sabalenka terminant avec 70 fautes directes contre seulement 30 pour l'Américaine. Gauff s'impose 6-7(5), 6-2, 6-4 en deux heures et trente-huit minutes. Elle devient la première Américaine à soulever la Coupe Suzanne-Lenglen depuis Serena Williams en 2015. Dix ans d'attente pour le tennis féminin américain à Roland-Garros, terminés par la joueuse qui avait toujours dit vouloir marcher dans les pas de Serena.
La suite de la saison 2025 illustre à la fois la grandeur et les défis qui accompagnent le parcours d'une jeune championne. À Wimbledon, la désillusion est brutale : une élimination au premier tour face à Dayana Yastremska rappelle que le gazon reste la surface la plus capricieuse du circuit. Son bilan en carrière sur herbe, 21 victoires pour 12 défaites soit 63,6%, est le plus faible de ses trois surfaces, un axe de progression évident pour les années à venir.
À l'US Open, le tournoi de son sacre de 2023, Gauff traverse des montagnes russes émotionnelles. Un premier tour accroché contre Ajla Tomljanović en trois manches, des larmes après le deuxième tour contre Donna Vekić, puis une promenade au troisième tour face à Magdalena Fręch avant de s'incliner sèchement au quatrième tour face à Naomi Osaka, 6-3, 6-2. Cette défaite face à une autre ancienne championne de l'US Open est douloureuse mais Gauff refuse de se laisser abattre, déclarant avec la maturité qui la caractérise désormais qu'elle ne laisserait pas ce résultat la détruire.
La réponse vient à Wuhan en octobre, où elle remporte son onzième titre en simple en dominant sa compatriote Jessica Pegula en finale. Ce trophée confirme une statistique remarquable : Gauff a disputé neuf finales sur surface dure en carrière sur le circuit WTA et les a toutes remportées, un record qu'aucune autre joueuse dans l'histoire du circuit ne peut revendiquer.
Au-delà des résultats, ce qui rend Coco Gauff si fascinante, c'est la complexité de son jeu et de sa personnalité. Sur le court, elle possède une polyvalence rare. Son service, longtemps considéré comme un point faible relatif et sur lequel elle travaille avec un spécialiste en biomécanique, s'améliore saison après saison. Son retour de service est une arme redoutable qui met constamment la pression sur ses adversaires. Son jeu de jambes, fruit de la génétique athlétique de ses parents et d'un travail physique acharné, lui permet de couvrir le court avec une aisance qui rappelle les plus grandes défenseuses tout en conservant la capacité de frapper des coups gagnants depuis n'importe quelle position.
En dehors du court, Gauff incarne une nouvelle génération d'athlètes engagées. Porte-drapeau américaine aux Jeux Olympiques de Paris 2024 aux côtés de LeBron James, elle n'a jamais hésité à utiliser sa plateforme pour s'exprimer sur les questions sociales. Son discours sur le court après son titre à l'US Open 2023, appelant à mettre fin aux violences armées, a marqué les esprits bien au-delà du monde du tennis. Elle représente un tennis américain qui se renouvelle, qui trouve dans cette jeune femme de vingt et un ans à la fois une championne et une voix.
La rivalité naissante avec Aryna Sabalenka structure désormais une partie du circuit féminin. Les deux joueuses se sont affrontées dans des contextes de plus en plus importants, culminant avec cette finale de Roland-Garros 2025 qui restera dans les mémoires. Sabalenka possède la puissance brute, Gauff répond par l'intelligence et la résilience. Le contraste de styles promet des années de confrontations passionnantes au sommet du tennis féminin.
À vingt et un ans, Coco Gauff a déjà accompli ce que la plupart des joueuses rêvent d'atteindre en une carrière entière. Deux titres du Grand Chelem sur deux surfaces différentes, onze trophées en simple, un titre au WTA Finals, une expérience olympique comme porte-drapeau, un classement stable dans le top 3 mondial. Pourtant, tout indique que le meilleur reste à venir. Son jeu continue de progresser, sa maturité mentale s'affirme à chaque épreuve, et sa capacité à rebondir après les déceptions, comme le montrent ses réactions après Wimbledon et l'US Open 2025, témoigne d'une force de caractère qui distingue les grandes championnes des joueuses simplement talentueuses.
Le tennis féminin américain, qui avait longtemps vécu dans l'ombre gigantesque des sœurs Williams, a trouvé en Coco Gauff non pas une héritière mais une pionnière à sa manière, une joueuse qui trace son propre chemin tout en honorant l'héritage de celles qui l'ont inspirée. La petite fille de Delray Beach qui rêvait d'être Serena est devenue, tout simplement, Coco.



